Le silence des agneaux

Author: Cyril  |  Category: Non classé


Nous arrivâmes vers 14H15 chez les filles de « L’astre goulu »… Contrairement à ce que nous avions pensé, les filles ne nous firent aucune remarque sur l’heure tardive de notre arrivée. Nous nous installerons à l’intérieur, car le temps s’était brusquement couvert et la pluie menaçait. Sur ma lancée de notre échange du matin, je persuadai JM de revenir vers Mariette. Ce qu’il fit. Cette journée fût à l’image du temps : grise et triste. Nous nous quittâmes vers 16H30, sous une pluie battante.

Les mauvaises nouvelles n’arrivent jamais seules dit-on, et pour JM la loi des série sera cruelle. En l’espace de 6 mois, il perdra son unique soeur, sa mère et sa tante. Durant cette période, n’ayant pas le coeur à sortir JM se fera plus discret et nos pauses déjeuners épisodiques. Nous garderons un contact téléphonique pour se donner de nos nouvelles… Je retrouverai JM, plus tard et plus en forme que jamais après cette période funeste.

Pour ma part, une année dure émotionnellement ; largué depuis quelques mois par mon premier amour homosexuel, après une relation de 4 ans, je me retrouvai comme orphelin et abandonné.  Je m’étais raccroché à JM, comme à une bouée après un nauffrage ; j’étais devenu de surcroît addict à nos entrevues hebdomadaires et je ressentais un double manque cruel. Je comprendrai quelques années plus tard en consultant deux psychologues, que je souffrais d’abandonite… Je ne serai, je pense jamais guéri de ce sentiment d’abandon ;  j’arrive aujourd’hui à moins en souffrir après avoir suivi deux séries d’hypnoses ericksonnienne… Mais à l’époque, pour combler ce vide je pris la mauvaise habitude d’appeler les réseaux de rencontres gay. Au point que mes économies serviront à régler mes factures de téléphone. Je dois bien admettre aujourd’hui que je recherchais le clône de JM. Autant dire que je ne l’ai jamais trouvé… Ces interludes « téléphoniques » n’avaient pas pour but une recherche éffrénée de sexe, et je n’avais donc pas d’idées arrêtées sur un type précis d’individu. Ce manque de sélection me conduisis à des rencontres aussi improbables que parfois limite dangereuses… Je me souviens qu’une chaude après-midi d’août, plus par ennui que poussé  par une pulsion sexuelle je composais le numéro de téléphone d’un réseau local de rencontres gay. L’appel n’a guère duré que quelques minutes. Très vite, un type à la voix de stantor me laissa directement son numéro de téléphone, sous le prétexte qu’il allait être déconnecté car il n’avait plus d’unité sur sa carte téléphonique. Je composais en numéro masqué (par prudence) le numéro laissé. Après quelques sommaires échanges sur nos physiques respectifs, il me laissa son adresse où je me rendrai dans le quart d’heure suivant. Il habitait comme moi dans le VIII ème arrondissement de Marseille (arrondissement pour situé, est comme le XVI ème de Paris donc pas de crainte particulière ). Arrivé devant le hall d’entrée d’un immeuble cossu des années 70, je sonnais au Numéro 7. La porte vitrée du hall s’ouvrit presque aussitôt. Je pris l’escalier, pour me rendre au deuxième étage. Deux portes d’entrée dont l’une était ouverte. J’entrais et à peine à l’intérieur de l’appartement la porte se referma derrière moi. Ce qui me saisit tout de suite fut l’odeur qui me pris presque à la gorge : une senteur d’ordures ménagères nauséabondes laissées là depuis des jours, mélangée  à du tabac froid que l’occupant des lieux avait voulu masqué en aspergeant l’appartement d’eau de cologne bon marché : première horreur. L’appartement était plongé dans une semie pénombre. Il me fallut quelques secondes pour m’habituer au peu de lumière et je regrettais très vite que ma vue redevienne aussi perçante pour découvrir en me retournant vers la porte qu’il venait de refermer, une pure vision de cauchemar. Planté devant moi, torse nu, le presque sosie du personnage de Buffalo Bill tout droit sorti du film « Le silence des agneaux ». Omar s’appelait-il ! La trentaine,1M90 au garot, cheveux frisés hyperoxydés, le teint mat, plutôt décharné, et surtout un détail qui ne pouvait m’échapper un slip bleu ciel aux tâches douteuses. En un quart de secondes je me suis dit : « Je ne vais pas sortir de là vivant ?… Me raclant la gorge et d’une voix mal assurée :

« Eh bien voilà ! Salut ! »

« Salut … Cyril ? C’est çà ? »

« C’est çà… Et toi MMMMarc ! »

Une large sourire laissa apparaître une dentition irrégulière et surtout mal entretenue (moi qui craque sur les belles dentitions j’étais servi : mauvaise pioche)

« Pas exactement. J’ai un peu triché. En fait je m’appelle Omar mais comme j’aime bien Marc,… « 

Très vif et rapide comme l’éclair, il me contourna et me proposa à boire. Je répondis par l’affirmative pour gagner du temps. Il se dirigea prestement vers la cuisine.

« Mets toi à l’aise Cyril. Assieds toi sur le canapé. Pousse les affaires, mets les par terre ».

Du regard je fis une rapide inspection des lieux de ce petit appartement. Comme Omar m’y avait invité, je scrutai le canapé. Une sorte de clic-clac recouvert d’une housse aux couleurs indéfinissables mais aussi tachée que le slip d’Omar. Et c’est peu dire… Il s’amoncelait sur ce piteux clic-clac une montagne de linges enchevêtrés. Décontenancé, je restai là debout à me demander où j’étais tombé… Mon regard balayait l’appartement  et je ne voyais que des tas de linge partout ; par terre, sur un buffet henri II, sur un coin de table du même style, sur trois des quatre chaises qui entouraient la table,… Partout, il y en avait partout… Omar, revint avec deux verres d’eau.

Directif et me montrant le clic clac du menton :

« Beh ! Soit pas timide. Vas-y ! Assieds toi »

D’un pied il shoota dans une partie du linge posé sur le clic-clac.

Dans des moments comme celui-ci mes propos sont assez mal appropriés certes mais l’action toujours dans l’urgence calculée. Pour ne pas me retrouver assis sur le clic clac à côté de « Bill », je répondis :

« Je vais pas dérangé. Je vais m’asseoir sur la chaise ». Et aussitôt, je tirai la seule chaise restait libre et m’assis.

Cyril, trop fort ; tu échappes à Omar pour cette fois mais pour combien de temps pourras tu esquiver le moment fatidique ou Bill passera à l’action ? Je dois avouer qu’à l’époque je n’osais pas dire d’entrée la fameuse phrase que tout gay digne de ce nom à entendu ou prononcer : « Cà va pas l’faire » Et là, çà ne le faisait vraiment pas…

En me  tendant un verre d’eau :

« Ah je suis sur que tu te demandes pourquoi il y a tout ce linge ? »

« Non… Euh oui. »

Intéressé  :

« Pourquoi, il y a tout ce linge ? »

Je suis parfois bête à brouter de l’herbe.

« Ah ah. Le p’tit curieux… Je suis styliste. Je crée des costumes de théâtre. Enfin, pour tout te dire : je débute »

Le ton de ma voix ne pouvait trahir mon dépit :

« Ahhhhhhh… » Mon dieu, je réalisais que je me trouvais sûrement dans l’appartement thérapeutique d’un psy.

« Et toi tu fais quoi ? »

Pris au dépourvu, je balbutia au hasard :

« Comptable »

« Ah les chiffres moi j’aurais jamais pu… « 

Puis il se lança, dans une diatribe à l’encontre de la conduite menait par  le gouvernement de l’époque en matière économique. Cette logorrhée verbale me permit de réfléchir à ma sortie.

Il s’interrompit brusquement et je vis dans ses yeux qu’il se souvint de l’objet de ma visite.

Je souris et lui demanda où se trouvaient les toilettes.

« Elle marche pas. Va dans la salle de bain et tu pisses dans le lavabo »

Il m’indiqua la porte de la salle de bain que j’ouvris et je me mis de la main à chercher l’interrupteur. Comme je ne le trouvais pas je lui demandais :

« Il n’y pas de lumière ? »

« Elle est baisée. Laisse la porte ouverte »

Goupppps. La salle de bain était plongé dans l’obscurité. L’odeur y était intenable. Je trouvais à peine le lavabo ; je baissai ma braguette et j’essayai en vain d’uriner à cause de cette intimité imposée. A côté du lavabo, je distinguais en plissant les yeux une baignoire pleine de liquide et de je ne sais quoi. Je revoyais la scène du film où Clarisse se trouvait dans la cave de Bill ; plongée dans l’obscurité, Clarisse se retrouvait à un moment donné  à côté d’une baignoire pleine de chaire humaine en décomposition. J’étais comme Clarisse, à la différence que je n’étais pas venu pour serrer Omar et que je ne  voulais surtout pas savoir ce qui se trouvait dans la baignoire. En sortant, de la salle de bain je vis Omar qui se tenait le dos contre la porte d’entrée. Je comprenais ce que çà voulait dire et je fis diversion en demandant si le tableau accroché à ma droite était l’oeuvre d’Omar. Flatté, il s’approcha et me dit :

« Je suis aussi un peu artiste peintre comme tu peux le voir »

Il s’appuya contre le mur, releva le  bras droit derrière la tête et mes délicates narines n’apprécièrent guère le fumé qui se dégagea alors de son aisselle offerte. Beurkkkk !

« J’ai voulu symboliser l’attentat du 11 septembre contre les twins towers »

« Ah bon ? »

En m’approchant plus près du tableau je distinguai comme de petits os et là aussi une odeur que je n’arrivais ou que je ne voulais distinguer heurta mon odorat.

« Ce sont des os de ????… »

« Lapins qui symbolisent les victimes de l’attentat. »

« Et la couleur brûnit des tours ?

« Mes excréments que j’ai étalé et qui en séchant ont pris cette belle teinte brûlée. C’est exactement la couleur que je recherchais et symboliquement c’est tout ce que je pense du pouvoir impérialiste détenu par le gouvernement américain sur le monde. Une bonne baffe à ces enculés »

Oooops. Je reculais doucement affublé d’un sourire benêt. Et je me dirigeai en reculant vers la porte de sortie.

En s’avançant vers moi :

« Qu’est-ce que tu fais ? »

« Qui ? Moi ? Rien ! Je me suis souvenu (tout en regardant ma montre) que j’avais un rendez-vous. Que j’ai complètement oublié. »

Je devais être arrivé vers 14 heures et je constatai qu’il était 15 heures passées. J’étais plongé dans la quatrième dimension. Hors temps, hors espace. Et surtout qui savait que je me trouvais là ? Nobody. Aie !! Mauvais temps Cyril.!!

Menaçant :

« Tu vas pas me la faire. Tu me prends pour un con ! »

« Ah non alors. C’est vraiment pas de moi çà. Je t’assure. J’en ai tout au plus pour…. Pfffoua une heure au grand maximum »

« Tu y vas APRES, à ton rendez-vous »

« Je suis déjà en retard. Je te promets. Je reviens tout de suite après. T’as vu on a bien discuté. Je te trouve très intéressant. On aura plus de temps comme çà… »

Il s’est approché de moi. A plongé son regard dans le mien et à dit :

« Ok. Tu m’as l’air honnête »

Il m’a presque fait pitié quand il a ajouté.

« Tu es le premier qui s’intéresse à ce que je fais. »

Tout en ouvrant la porte, pour me laisser sortir il a ajouté :

« Promis ? Tu reviens ? »

De mon air le plus convainquant :

« Tu peux me faire confiance. A tout à l’heure Omar. »

Sourire aux lèvres :

« Non pas Omar…Marc. A tout à l’heure Cyril »

Arrivé au bas de l’immeuble, il m’interpella de son balcon avec toujours ce même sourire béat :

« A tout à l’heure Cyril ».

Je lui fis un furtif et rapide signe de la main. Je mis mon casque, enfourcha mon bolide et parti sur les chapeaux de roues pour ne plus jamais revenir.

Je connaissais bien cet immeuble pour y passer devant tous les jours afin de me rendre sur mon lieu de travail.

Quelques mois plus tard, je vis des camions de pompiers au bas de l’immeuble d’Omar et il me semblait que son appartement était la proie des flammes. Plus tard, je pus lire dans le journal, qu’un homme d’une trentaine d’année d’origine marocaine avait trouvé la mort dans l’incendie qui ravagea l’appartement qu’il occupait et dont l’origine restait à ce jour inconnue… Ironie du sort.

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